06.09.2009

JOURNAL DE BORD...

JOURNAL DE CAPTIVITE de Raymond Troye (1940-1945)

Intégralité de l'écrit du 4 août 1940... (des extraits ont déjà été mis en ligne). Cela fait plusieurs semaines que les officiers sont prisonniers en Allemagne et se sentent comme des lions en cage et ne cessent de se demander "quand ils vont renter". Tous croient que le départ est imminent.  La plupart resteront 5 ans derrière les barbelés.

Cette page, à sa façon, renvoie au dessin de  Géo Fosty : les joueurs de cartes. 

"4 août... C'est un nouveau dimanche aujourd'hui, un dimanche mémorable : en effet, il y a juste 26 ans que commençait l' autre guerre... Comme je plains ceux qui durent la faire. Voici seulement trois mois que celle-ci a commencé pour nous et notre ennui ne connaît plus de bornes. Il faut dire que la captivité nous semble plus dure que la guerre elle-même. Je suis sûr que chacun de nous préfèrerait risquer vingt fois sa vie que de vivre cette vie morne et démoralisante de oisif et d'exilé. A la guerre, il y a au moins le plaisir de la risquer. Ici, le seul risque possible, c'est de perdre quelques sous au bridge. Beaucoup se nous se découragent, s'énervent en attendant la date de fatidique qu'on nous promet depuis quarante jours.

Pourtant, à bien y réfléchir, cela ne peut durer longtemps. Seule, paraît-il, la pénurie de transports empêche que nous soyons rentrés. Le meilleur parti est de prendre patience et de se résigner.

Il nous faut également chercher à nous distraire, lire, écrire, jouer, faire du sport, s'étourdir, vouloir quelque chose avec force, de façon à s'occuper l'esprit.

Soit, lisons. Hélas, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Ecrivons alors. Oui, je l'ai tenté depuis le début mais est-ce de la paresse, ou suis-je un homme vidé, je n'ai pas encore réussi à produire quoi que ce soit. 

Faire du sport, cela est impossible. Sans être très faible, je ne me sens quand même pas assez fort pour supporter les fatigues de la gymnastique ou du football.

 

 Je pourrais jouer aux cartes mais j'ai tellement joué que j'en suis dégoûté. Et puis on y est soumis aux appréciations de gens cupides et intolérants qu'à la moindre faute due à de la distraction se moquent grossièrement de vous. Si par malheur, un soir, vous refusez de jouer, vos partenaires vous assiègent et se jugent offensés de votre refus. Cela devient une servitude et plus un amusement.

Il y a aussi les cours : allemand, italien, flamand, les mathématiques

et les conférences sur les sujets les plus divers depuis le petit élevage jusqu' à l'histoire militaire en passant par les voiliers. Les sermons existent également donnés par le Père ... infatigable jésuite qui prêche tous les jours dans les deux langues.

Enfin de temps en temps, un cabaret wallon nous réunit à la cantine et on y passe une soirée très agréable. Les artistes ne sont guère réputés, mais mon Dieu, on le leur pardonne à cause de leur bonne volonté.

Et puis, il y a ces longues promenades dans les allées du camp....

« Comment vas-tu ? » dit-on à l'ami que l'on rencontre.

« Oh ! Tant bien que mal » répond-il invariablement

« Quand part-on ? » soupirent-ils presque ensemble. 

Mais à cette question, ils ne trouvent pas de réponse. Alors on parle d'autre chose.

« Quel est le menu du jour ? » « Recevrons-nous beaucoup de correspondance ? » « Saurons-nous obtenir un livre à la bibliothèque ? » « Qui donne une conférence aujourd'hui ? »

Autant de sujets très importants comme l'on voit et qui sont quotidiens pour nous.

 Il en est encore que j'allais oublier ! le tabac. Ah ! le tabac, comme on souhaite son arrivée et quels subterfuges n'emploie-t-on pas pour le remplacer. Certains fument du plantain, d'autres du pissenlit ou des feuilles de tilleul. Et lorsque par hasard arrive le vrai tabac on en vient à ne plus le trouver bon. L'autre jour, l'un d'entre nous, après une première pipe de tabac devint tout-à-coup pâle, eut des nausées, et dût même se coucher. Décrire l'hilarité générale qui secoua notre chambrée est quasi impossible".

12.04.2009

AVRIL 1945

En ce jour de Pâques 2009 : balade dans le journal de guerre et arrêt sur la journée du 10 avril 1945. Les parenthèses (...) renvoient à des mots illisibles. 

Pour retrouver dans les archives les Pâques sanglantes de 1944  : clic ici.

Journal 10 avril 45

Depuis un mois, nous connaissons la faim. Malgré les bonnes nouvelles du front (...) Les Anglais sont à Brême. Les Américains à (...) et les Russes à Vienne.

Malgré cette promesse de libération prochaine, nous étions malheureux. Plus de colis de chez nous, ni de nouvelles depuis huit mois (sauf quelques lettres de décembre pour certains). Plus de colis américains depuis plus d'un mois, vraiment nous souffrions, car la ration allemande récemment diminuée -oui encore !- était infime. Par exemple, hier on avait reçu pour trois jours ½ pain de 1400 à 1500 g. De plus, les pommes de terre, au plus 400 g par jour, sont tellement mauvaises qu'il nous en reste à peine 200 g. Bref, on mourait de faim. Des disputes éclataient dans la chambre à l'occasion des partages. Un commandant, à plusieurs reprises, est venu comparer sa ration à la mienne et a reproché durement sa faim de partager à l'un de ses collègues. J'ai vu hier encore des officiers fouillant dans la poubelle, à genoux dans l'immondice, pour y trouver de minuscules patates à demi-pourries et des épluchures de rutabagas. Moi-même, j'ai épluché pour les cuire des pelures de caroubes et de rutabagas. Des officiers de vingt-huit ans passent dix-huit heures sur vingt-quatre au lit. Le sujet dominant les conversations était devenu la faim.

29.10.2008

LE 25 MAI 1942

Ce qui s'est passé à Eichstätt ?

Un énorme "canard" (information fantaisiste) s'est abattu sur la camp et a plongé les P.G. dans le surréalisme le plus total. La rumeur que le débarquement avait eu lieu et que l'Allemagne était vaincue circula... "Tout le camp fit la fête sous les yeux des gardes et sentinelles allemandes"(*). R. Troye a consacré 2 ou 3 pages à cet épisode. S'il n'est pas explicite avec le canard (le débarquement) et la fête qui a été spontanément organisée,  il relate avec force l'optimisme qui a submergé le camp et évoque des sanctions. (voir les 2 billets précédents)

J'ai découvert ce complèment d'info dans le livre "Hommage de la Wallonie aux Prisonniers de Guerre : "Les Combattants de '40". Sans ce paragraphe (page 121), jamais je n'aurais pu comprendre ces mystérieuses pages du journal d'Eichstätt.

Les représailles auraient eu des répercussions concernant tous les officiers : "deux mois plus tard, tout le camp était envoyé en représailles à Fischbeck, à l'Oflag XD" (**).

Illustration : je sors des archives ce précieux livre-hommage dont sont issues les deux phrases (* et **).

 

livrecomb40

06.10.2008

LES EVENEMENTS DE MAI 42 (2)

Suite du journal fin mai 1942

21h 15 : ------------------------------------------------

26 mai : Toutes les nouvelles de ces quatre derniers jours étaient abominablement fausses. Un odieux mystificateur s'est payé notre tête. Ce matin encore, tout le monde croyait et cependant la logique, le bon sens élémentaire nous commandait de ne pas croire. Jamais plus nous n'assisterons à pareille explosion de joie et de crédulité. Cela dépasse toute imagination humaine.  Le romancier qui décrirait les journées que nous venons de vivre serait taxé de mensonge. Nous rions maintenant mais nos nerfs sont à bout. Quelle atmosphère, mon Dieu ! Comment se peut-il qu'il y ait des êtres assez abjects pour inventer pareilles choses ! 

28 mai : Les colonels Serley et Lambert, les majors  M (*) et Forgeur, des commandants et des lieutenants, en tout  une quinzaine d'officiers sont partis ce matin vers un autre camp du côté de Lübeck (**) . C'est la conséquence immédiate des événements.

(*) nom pas lisible

(**) l'oflag XC de Lübeck était un camp de représailles.

mai 42 journal 2 Copie

05.10.2008

QUE S'EST-IL PASSE ?

Suite du passage évoqué lors du dernier billet... 

La fin du mois de mai 1942 semble avoir été quelque peu extraordinaire... Mon grand-père y mentionne "l'effervescence au camp", "de bonnes nouvelles", "des nouvelles de plus en plus bonnes", le 25 mai marque le 2ème anniversaire de sa captivité et semble avoir été une journée "intense pour tous"... Journée de "doute et de foi"... Il évoque même "un martyre moral indicible"... et  conclut : "c'est un véritable raz-de- marée qui  a submergé le camp" !

Mais que s'est-il donc passé à Eichstätt ? 

mai 42 journal 1 Copie

28.09.2008

L'E.R.M.

L'extrait ci-dessous est la suite de quelques lignes consacrées à la difficulté d'écrire (j'avais baptisé le billet  "Ah La page blanche" et fait allusion à l'Ecole Royale Militaire "E.R.M")

JOURNAL 18 MAI 1942

"Souvenez-vous de septembre 1937. Vous franchissiez anxieux le porche monumental de l'E.R.M en compagnie de six cents candidats. Vous étiez seul à croire en vous et même vous doutiez un peu au sein de cette foule de concurrents. N'étaient-ils pas plus forts que vous tous ces jeunes gens frais sortis des écoles alors que vous aviez étudié seul ? N'allaient-ils pas mieux réussir et vous empêcher de vous classer en ordre utile ? C'est le contraire qui se produisit, ne l'oubliez pas. Aujourd'hui comme alors, vous possédez les mêmes et sérieuses raisons d'espérer. Travaillez."

journal RT erm 1

 

journal RT erm 2

28.06.2008

L'APPEL... JOURNAL

Et pour accompagner la photo de l'appel (1941), je sors des archives un des premiers textes écrits en 1940... La vie au camp... l'appel... 

 

Extrait journal : 22 juin 1940

  

L’événement capital de la journée au camp, c’est l’appel. Dès 9 heures, nos commandants de compagnie, en l’occurrence, des colonels, nous rassemblent sur le terre-plein, nous forment en carré, par files de cinq et nous comptent. Un officier allemand arrive. Le colonel Servais, notre plus ancien, commande : « Garde à vous » et nous présente. Arrive ensuite un autre officier plus élevé en grade : mêmes opérations. Puis des soldats nous comptent et recomptent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé le nombre exact. Le colonel fait l’addition et en rend compte aux officiers. Ensuite, on nous lit les ordres nouveaux et les communications. Chacun tend l’oreille dans l’espoir d’entendre lire notre ordre de libération mais il n’arrive pas vite. Chaque jour sont demandées des listes nous classant par catégories : fonctionnaires, industriels, médecins, etc. Et il paraîtrait que ceux-là partiraient les premiers. Mais quand ? Personne ne le sait. Les bruits les plus invraisemblables circulent et chaque jour naissent plusieurs canards qui nous font haleter d’émotion. Nous savons que ce sont des mensonges ou des exagérations, mais malgré cela, nous en éprouvons un soulagement. Ils trompent notre attente

06.06.2008

JUIN 1944

Voici ce que mon grand-père écrivit dans son journal...

(Le paragaraphe relatif à "Meurtre dans un oflag" a déjà été reproduit sur le blog).

1 juin 1944 

Convoqué chez le général Michiels, un de nos plus hauts chefs. H avait oublié chez lui mon roman « Meurtre dans un Oflag ». Le général l’ a lu et l’a trouvé beau et intéressant. Je puis sonner à sa porte quand je veux, il m’aidera à me faire éditer. C’est pour moi un événement considérable. Le plus élevé de nos chefs s’intéresse à mon oeuvre. Quel encouragement ! Il m’a reproché quelques faiblesses de style. Avec raison. Je vais tenter de m’amender.

Un incident pendant l’appel de cet après-midi. Un sous lieutenant, pris soudain de folie, a sauté à la gorge d’un officier allemand sans le moindre motif en criant : « Mettez-vous à genoux, l’Allemagne est battue ! Hitler est mort... ». Les camarades l’ont aussitôt maîtrisé et conduit à l’infirmerie. L’officier allemand n’ a pas eu, heureusement, de réaction brutale.

 

4 juin 1944 
Prise de Rome par les alliés. 
 

 

 6 juin 1944 
Débarquement anglo-américain. Enthousiasme dans le camp. Lettre d’Yvonne commentant le bombardement de Montignies.

 

 

-Comment  les P.G. au fin fond de l'Allemagne, au fin fond de leur oflag ont-ils eu connaissance du débarquement en Normandie (le jour même !) ? Probablement par les radios clandestines....

 -Concernant le bombardement de Montignies, pour rappel, Charleroi a eu des "Pâques sanglantes".   Les semaines qui précédèrent le débarquement, les alliés entreprirent de bombarder divers ponts et voies ferroviaires en Belgique et en France... Les attaques de ces mois d'avril et de mai furent très très éprouvantes pour les populations civiles.

02.03.2008

EXTRAIT JOURNAL 3 AOUT 1940

Et que dit le journal (début captivité) au sujet du courrier ?

Le passage ci-dessous fait suite à l'épisode de la bibliothèque (O Stendhal !).

Les lecteurs du tout début de ce blog se souviendront qu'en 2006, le début du journal fut mis en ligne et remarqueront le "trou" entre  le 19 juillet 1940 et le 3 août 1940.

Ces lignes seront prochainement mises en ligne (et la présentation du journal du journal réorganisée).

"Je lisais donc les aventures de Fabrice, assis auprès de la fenêtre voisine de mon lit que j’ai pris l’habitude d’appeler « ma fenêtre » car elle n’est à vrai dire accessible qu’à moi seul.Tout à coup, un mouvement insolite me fit pencher à la croisée. Des officiers couraient et se rassemblaient tous autour d’une table de pierre sur laquelle l’un deux venait de monter. Distribution du courrier ! Je compte jusqu’à trois, si à trois, mon nom n’est pas cité, c’est que je n’en recevrai pas ! Un… deux…  Oh joie, à deux, je fus appelé ! C’était une carte de ma femme. Elle m’apprenait que l’armée belge était démobilisée et me citait le nom de certains officiers déjà rentrés à Charleroi… Et beaucoup sont déjà placés dans le civil… Oh les veinards ! Ils sont chez eux en famille et nous moisissons ici. J’eus le malheur d’en faire la confidence à mes camarades de chambrée et aussitôt le cafard. Oh ce démon qui rode dans le camp : comme on voudrait le prendre à la gorge et le terrasser. Parfois, on y réussit, une nouvelle optimiste la chasse mais il revient bientôt avec plus de vigueur, nous assaillir et nous meurtrir".

07.02.2008

LA NOYADE D'OLGA

Et à propos du fil interdit...

Extrait journal  : 27 novembre 1942 (oflag  XD- Fischbeck)

"Olga a failli se noyer ce matin ! Olga, c’est notre pie apprivoisée. Elle est venue de Bavière avec nous dans une cage portée par un camarade. C’est lui qui avait ramassé la jeune pie tombée du nid un matin d’avril dernier. Il l’avait recueillie et soignée. Et depuis lors, Olga partage notre existence, trottinant parmi nous du matin au soir, comme ses ailes sont rognées, elle sait à peine voler. Déjà, à Eichstätt, elle venait se mêler à nous pendant l’appel, agacée sans cesse par l’un ou l’autre. On lui tirait la queue, elle répondait par un coup de bec. Bref, Olga est un élément pittoresque dans notre camp. Il n’est pas de jour ici où l’on ne voit quelque rassemblement autour d’elle. Eh bien ! la semaine dernière, Olga a failli se noyer dans un caniveau qui longe la clôture barbelée. Et aucun prisonnier ne pouvait lui porter secours car elle se trouvait au-delà du fil qui nous est défendu de franchir. Il fallut faire appel à une sentinelle".

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